#61 · À quoi ressembleront les économies russes et ukrainiennes d'après-guerre ?

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L'Économiste Sceptique
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L'économie ukrainienne se relèvera sans doute rapidement. L'économie russe ? C'est une autre histoire.

Chère abonnée, cher abonné,
mardi 29 mars, la Russie a annoncé un retrait de ses forces armées autour de Kyiv et de Tchernihiv. Cette annonce illustre a minima que la Russie prend acte de l'échec d'une partie de ses objectifs militaires en Ukraine. Cependant, elle n'indique pas que la guerre est terminée — comme en atteste le ministère américain de la défense, qui parle de “repositionnement” plutôt que de véritable retrait. La guerre sera terminée quand les deux pays signeront un traité de paix ou un cessez-le-feu.
Reste que cette évolution pose la question de l'après-guerre — et de ce à quoi ressembleront les économies russes et ukrainiennes une fois la guerre terminée. Peuvent-elles se relever ? Dans quelles conditions ? Et ces conditions sont-elles réalistes ?
Commençons par l'Ukraine. Compte tenu des remarquables capacités au combat dont elle a fait preuve, il ne paraît pas déraisonnable d'envisager qu'elle parvienne à négocier un traité de paix relativement favorable avec la Russie. Le pays a gagné une reconnaissance internationale sans précédent, et la sympathie de nombreuses opinions publiques. La guerre a ravagé de nombreuses villes et a détruit de nombreuses infrastructures civiles — y compris des infrastructures vitales. L'Ukraine va avoir besoin de se reconstruire, et je n'ai guère de doutes que la communauté internationale lui donnera les moyens de se reconstruire.
Pour ce qui est de l'économie russe, les perspectives sont toutes autres.
Contrairement à l'Ukraine, l'économie russe n'a pas directement souffert des combats. Par contre, elle a souffert de trois évènements catastrophiques : les sanctions économiquesl'image du pays est devenue toxique et la fuite des cerveaux s'est encore aggravée.
Une fois un hypothétique accord de paix conclus entre la Russie et l'Ukraine, il est probable qu'une partie des sanctions économiques seront levées. Mais il faut être clair : de nombreuses sanctions économiques seront maintenues. Selon le nombre de sanctions qui seront maintenues, le coût qu'elles feront peser sur l'économie russe sera plus ou moins important.
Ce qui coûtera cher à la Russie, ça n'est toutefois probablement pas le maintien des sanctions. C'est son image qui restera toxique, le risque de faire des affaires en Russie, la fuite des cerveaux et le pivot des européens vers des sources d'approvisionnement alternatives pour les hydrocarbures.
Commençons par le premier problème : la Russie est devenue infréquentable. Même si la guerre s'arrête demain par un retrait complet et inconditionnel des troupes russes de l'Ukraine, son image restera dégradée pour longtemps. Quelles entreprises voudront prendre le risque d'associer leur image avec celle d'un pays pareil en revenant sur le marché russe ? Certaines le feront, sans aucun doute — les affaires sont les affaires. Mais elles seront également nombreuses à hésiter. Elles auront d'autant plus matière à hésiter que la Russie n'a pas un marché important. Le revenu des russes est globalement faible, et le revenu des russes les plus riches (dans les grandes villes, pour aller vite) a sans doute été durement impacté par les sanctions économiques. Alors à quoi bon prendre un risque d'image pour des perspectives si réduites ?
Le second problème, lié à l'image de la Russie mais distinct, est qu'investir en Russie est devenu beaucoup plus risqué. Qui voudra faire affaire dans une économie aussi dégradée et avec des perspectives aussi mauvaises ? La Russie ayant en plus une longue histoire impérialiste, il n'est pas déraisonnable de se dire que l'Ukraine ne sera pas sa dernière victime. Si une nouvelle guerre a lieu et que la Russie se retrouve à nouveau soumise à de massives sanctions économiques, les entreprises sur le marché russe en souffriront à nouveau. Qui voudrait prendre un risque pareil ?
Passons au troisième problème : la fuite des cerveaux. Environ deux millions de personnes se sont déjà exilées au cours des dernières années, fuyant la répression politique de plus en plus sévère du régime de Poutine. Souvent, ces exilés sont des travailleurs ayant fait de longues études. Avec l'intensitification de la répression, ce sont au moins 200.000 russes avec ce même profil qui sont partis en quelques semaines. La main d'œuvre avec un haut niveau d'éducation formelle ne suffit bien sûr pas à elle seule à faire tourner une économie moderne, mais elle est indispensable. Ces exilés ayant d'abord fui le régime, tant que le régime restera en place ils ne reviendront pas. Et même si le régime venait à changer, combien reviendront ? C'est du capital humain dans une grande mesure définitivement perdu pour l'économie russe.
Le dernier problème est que le pivot des européens vers des sources d'approvisionnement alternatives pour les hydrocarbures est sans doute définitif. En 2014 et après l'annexion de la Crimée, et même si c'était déjà du wishful thinking, certains pouvaient se convaincre que la Russie “ne recommencerait pas”. Après l'agression de l'Ukraine par la Russie, qui s'ajoute à la guerre en Géorgie en 2008, à l'annexion de la Crimée en 2014 et à la guerre dans le Donbass commencée en 2014 et toujours en cours, il est évident que cette croyance était bel et bien digne d'un conte à raconter aux enfants. Qui voudrait, aujourd'hui, faire dépendre son approvisionnement en une ressource aussi stratégique que l'énergie d'un pays qui représente une telle menace ?
Comme le montre le graphique ci-dessous, l'Europe est le premier débouché du secteur énergétique russe — qui représente lui-même une part substantielle du PIB russe, un peu plus de 20% en 2015. Perdre un débouché aussi important pour un secteur économique aussi important, et même s'il faudra quelques années pour que cette perte se matérialise, est une perspective catastrophique pour l'économie russe.
Destination des export de pétrole, gaz et charbon russes en 2021. En bleu : Europe. Source : U.S. Energy Information Administration (https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=51618).
Destination des export de pétrole, gaz et charbon russes en 2021. En bleu : Europe. Source : U.S. Energy Information Administration (https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=51618).
Pour compenser la perte des débouchés européens, on peut imaginer que des pays tiers augmentent leurs achats à la Russie. La Chine revient souvent dans les conversations. Pour autant et comme le suggère le graphique ci-dessus, il paraît peu crédible d'imaginer qu'ils remplaceront complètement le très important débouché européen. En outre, vu la difficulté que la Russie aura à vendre ses hydrocarbures, ces pays négocieront des prix réduits — ce que font en réalité déjà la Chine et l'Inde. Enfin et comme le montre la carte ci-dessous, les infrastructures russes sont clairement orientées vers l'Europe. Les infrastructures existantes ne sont pour le moment pas suffisantes pour acheminer autant d'hydrocarbures vers des pays tiers que vers les pays européens. Pire, la Russie aura besoin de compétences et de technologies occidentales pour construire ces nouvelles infrastructures — et pour exploiter de nouvelles réserves. Il n'est pas certain que les occidentaux acceptent de fournir ces compétences et ces technologies.
Carte des gazodus et oléoducs ayant un segment en Russie. En brun, ceux qui sont actuellement en service. Source : Global Energy Monitor (https://globalenergymonitor.org/projects/global-fossil-infrastructure-tracker/tracker-map/).
Carte des gazodus et oléoducs ayant un segment en Russie. En brun, ceux qui sont actuellement en service. Source : Global Energy Monitor (https://globalenergymonitor.org/projects/global-fossil-infrastructure-tracker/tracker-map/).
Pour reconstruire son économie et développer des secteurs alternatifs à l'énergie, la Russie aura besoin de capitaux et de capital humain. Or, tout laisse à penser que ses accès à l'un comme à l'autre resteront sévèrement restreints une fois la guerre terminée. Comme je l'expliquais plus haut, les investisseurs seront méfiants — ce qui réduira le flux de capitaux entrants. Et la fuite des cerveaux, cerveaux qui ne reviendront sans doute globalement pas, a déjà largement entamé son stock de capital humain.
Ce qu'il faudrait à l'économie russe pour se relever de ce conflit, ça serait une aide massive de l'extérieur — une sorte de Plan Marshall 2.0. Mais je doute qu'une telle aide ait lieu : qui voudrait donner à Poutine une victoire politique pareille ? En supposant, ce qui est loin d'être évident, que lui, les élites et la population veuillent d'un tel Plan Marshall…
PIB de la Russie entre 1990 et 2017
PIB de la Russie entre 1990 et 2017
Comme l'illustre le graphique ci-dessus, l'économie russe était déjà dans un état dégradé depuis l'annexion illégale de la Crimée en 2014. La guerre en Ukraine a fait encore empirer cet état dégradé. Même si la guerre s'arrêtait demain, Vladimir Poutine n'aura fait que sévèrement empirer les perspectives économiques déjà médiocres de son pays — et ce, sans doute pour au moins une décennie. La population russe mérite certainement mieux.
À bientôt pour un prochain numéro,
Olivier
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La science économique comme vous ne l'avez jamais lue. Par Olivier Simard-Casanova, chercheur en économie.

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