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#64 · Les petits arrangements de Jancovici avec la science

L'Économiste Sceptique
L'Économiste Sceptique
La lutte contre le réchauffement climatique mérite mieux que de la désinformation scientifique

Chère abonnée, cher abonné,
les travaux scientifiques sont clairs : la planète se réchauffe, et ce réchauffement est d'origine humaine. Il est par ailleurs clair que le réchauffement climatique est fondamentalement un phénomène d'origine économique. C'est en effet l'émergence du capitalisme, et avec elle l'exploitation de ressources naturelles ayant libéré d'importantes quantités de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, qui est à l'origine de cette menace majeure.
De la même manière qu'un chercheur en médecine a besoin d'avoir des connaissances en biologie pour proposer un traitement efficace contre une maladie grave, il est nécessaire d'avoir des connaissances en économie pour proposer des solutions efficaces pour lutter contre le réchauffement climatique.
Dans son post LinkedIn de réaction au dernier rapport du GIEC publié la semaine dernière, Jean-Marc Jancovici nous gratifie d'une invraisemblable accumulation de désinformation scientifique sur l'économie et la science économique. C'est un constat étonnant sachant que Jancovici fait partie de celles et ceux qui prétendent baser leur discours sur la science. Et pourtant. La désinformation y est tellement manifeste qu'il est facile de démontrer qu'il s'agit de désinformation. C'est ce que je vais faire dans ce numéro de ma newsletter.
Une précision préalable : je ne fais aucune hypothèse sur les intentions de Jancovici. Propager de la désinformation ne nécessite pas d'être animé de mauvaises intentions ; on peut propager de la désinformation de bonne foi. Je n'ai, à ce stade, connaissance d'aucun élément qui me permettrait d'accréditer l'hypothèse d'une intention de nuire de la part de Jancovici. L'hypothèse la plus probable est celle qu'il partage accidentellement cette désinformation. Mais les intentions ne comptent pas : la désinformation scientifique est dangereuse, surtout lorsqu'elle porte sur un sujet aussi important que le réchauffement climatique.
Venons-en au contenu du post.
Jancovici n'en parle pas explicitement, mais sauf erreur de ma part il fait partie des gens qui disent que les chercheurs en économie croiraient qu'une “croissance infinie dans un monde fini” serait possible. Il est important de rappeler que les économistes ne croient pas en l'idée d'une “croissance infinie dans un monde fini”, l'idée qu'ils y croiraient repose sur une interprétation particulièrement abusive des modèles de croissance endogènela science économique ne repose absolument pas sur l'idée d'une croissance infinie, idée qui n'est par ailleurs quasiment jamais mentionnée dans la littérature scientifique. Enfin, la question de savoir si la croissance peut être infinie ou non n'est de toute façon pas intéressante. Ces rappels sur la “croissance infinie” sont des éléments de contexte qui me semblent importants d'avoir en tête.
Sur le post lui-même, commençons avec ce passage :
Cette partie de son mandat [du GIEC] est très facile à respecter pour le groupe 1 (la physique est régie par des lois qui ne dépendent pas de nos valeurs morales ou conventions), assez facile pour le groupe 2 (les impacts dépendent peu de nos valeurs morales ou conventions, même si dans les mesures d'adaptation on va trouver des conventions ou préférences qui interviennent), mais… presque impossible pour une large partie de ce qui concerne le groupe 3. En effet, c'est dans ce groupe que l'on trouve l'apport de l'économie à la possible manière de résoudre le problème.
Ce passage illustre une incompréhension absolument totale des méthodes sur lesquelles reposent la science économique depuis au moins 30 ans — et le fameux tournant empirique. Le monde, physique comme social, ne fonctionne pas différemment selon les “conventions ou préférences qui interviennent”. Si le prix du pétrole augmente parce qu'un pays impérialiste décide d'envahir son voisin, c'est un fait. Il n'y a aucune “convention” ni “préférence” qui tienne. Ou alors nous entrons dans une conception postmoderniste de la science, conception qui s'oppose frontalement aux principes de la méthode scientifique — et il y aurait de quoi s'étonner de voir des réflexes postmodernistes chez un défenseur de la science comme Jancovici. Ce sont les faits et les données qui servent à la science économique à trancher entre différentes hypothèses explicatives.
Ne pas avoir en tête cette dimension pourtant élémentaire de la méthode utilisée par littéralement des dizaines de milliers de chercheurs en économie dans le monde, et ce depuis des décennies, a de quoi interroger sur les véritables connaissances en science économique de Jancovici.
Et je ne dis bien évidemment pas que les conventions ne jouent aucun rôle dans les phénomènes économiques et sociaux — ni dans la fabrication de la science elle-même. En fait, je dis même le contraire. Mais ce rôle doit s'étudier rigoureusement ; il ne se décrète pas et, surtout, on ne saurait l'invoquer juste parce que ça nous arrange de l'invoquer. L'étude des phénomènes économiques, sociaux et politiques est tout aussi tenue à la rigueur que l'étude des phénomènes naturels.
Mais ça n'est pas fini.
Or, parler d'économie, c'est avoir par définition choisi une convention qui tient les ressources pour sans valeur (rappelons que les prix n'intègrent pas, par définition, le “cout de la nature” : https://jancovici.com/transition-energetique/choix-de-societe/leconomie-peut-elle-decroitre/)
Cette phrase n'a tellement aucun sens que j'ai du mal à la considérer comme fausse. Elle n'a juste aucun sens.
Pour commencer, il y a manifestement là une ahurissante confusion entre “prix” et “valeur”, deux concepts pourtant élémentaires dans la science économique.
On comprend que dans le langage courant, les deux termes sont utilisés de manière interchangeable. En science économique, ils ont des définitions bien précises — et ces définitions sont totalement différentes. Ça n'est pas à un défenseur des sciences que je vais apprendre l'importance du jargon scientifique.
Le prix, c'est une information qui émerge de la rencontre de l'offre et de la demande sur un marché. La valeur, c'est le montant qu'une personne, qu'un groupe de personnes ou que la société dans son ensemble donne à un bien, à un service — ou à n'importe quoi d'autre. Le prix peut refléter une valeur, mais les liens entre les deux n'ont rien d'automatique.
Comment Jancovici, qui s'exprime pourtant régulièrement sur l'économie, peut-il ignorer cette distinction pourtant fondamentale ?
Par ailleurs, l'idée que les prix n'intègreraient pas “le coût de la nature” est trompeuse. Les économistes ont découvert depuis plus d'un siècle le concept de défaillance de marché — au point que c'est un concept désormais enseigné au… lycée. Lorsqu'une défaillance de marché existe, elle crée une sorte de “distortion” du prix. Or, on sait au moins depuis 1922 et les travaux de Pigou sur les taxes qui portent son nom et dont les taxes carbone sont une incarnation qu'il est possible de corriger, souvent efficacement, ces distorsions. Donc oui, il peut arriver que de base, les prix n'intègrent pas toute l'information disponible sur la valeur de certains biens et services. Mais ça fait un siècle que l'on sait comment faire pour réintégrer cette information et corriger, au moins en partie, le problème.
L'argument de Jancovici, c'est un peu comme dire “l'atmosphère distord les observations astronomiques en lumière visible” et en conclure qu'il est impossible de faire des observations en lumière visible depuis le sol. L'atmosphère distord effectivement les observations astronomiques en lumière visible, mais on sait les corriger. Pourquoi Jancovici ne dit-il pas que l'on sait, depuis un siècle, corriger au moins en partie les distorsions sur les prix ?
Par ailleurs, l'absence de prix ne saurait traduire une absence de valeur — un problème que les travaux scientifiques en économie savent contourner depuis, là aussi, des décennies. Il existe par exemple une très vaste littérature sur ce que l'on appelle la valorisation des services écosystémiques. Concrètement, il s'agit de mesurer la valeur en euros des services que nous rendent gratuitement les écosystèmes naturels — comme la pollinisation ou le filtrage de la pollution de l'eau par les forêts, pour n'en citer que deux. Qu'il n'existe pas de “prix” ne signifie pas du tout 1) qu'il n'y a pas de valeur 2) qu'on n'est pas capable de mesurer cette valeur.
J'ai toutes les peines du monde à voir de quelle partie de la littérature scientifique en économie viendrait cette “convention qui tient les ressources pour sans valeur” alors qu'il y a des économistes, probablement des milliers, dont la spécialisation scientifique est littéralement de mesurer la valeur de ces ressources — et d'étudier les mécanismes par lesquels les prix peuvent mieux refléter cette “valeur”.
Mais ça n'est pas fini.
Eclairer un choix sur la préservation d'un actif naturel avec des indicateurs qui tiennent la valeur de cet actif pour nul est déjà un pari osé.
Comme je viens de l'expliquer, écrire cela est totalement faux — et indique, une fois encore, une inquiétante et profonde méconnaissance de la littérature scientifique en économie de l'environnement. Une revue, même superficielle, de la littérature scientifique en économie de l'environnement sur la valorisation des services écosystémiques (et sans doute sur d'autres domaines) aurait permis de le détecter.
Je vais me hasarder à formuler deux hypothèses pour essayer d'expliquer pourquoi Jancovici écrit quelque chose d'aussi catastrophiquement faux malgré l'existence de cette littérature.
La première hypothèse est qu'il n'a pas mené cette revue de la littérature. Si cette hypothèse est vraie, quelle est alors sa légitimité pour parler d'une littérature qu'il ne maîtrise manifestement pas — d'autant plus qu'il prétend la “critiquer” ? Je me permets de mettre des guillemets à “critiquer” car ses critiques sont, dans ce post, quasi intégralement des fallacies de l'homme de paille ; pour cette raison elles sont infondées, et il est bien difficile de leur donner quelque importance. Par ailleurs, si cette hypothèse est vraie, on peut s'étonner du double standard entre d'un côté, le discours de Jancovici sur la nécessité (que je partage) de recourir aux sciences pour construire des solutions au réchauffement climatique, et de l'autre, sa pratique où il ne prend manifestement pas la peine de… lire la littérature scientifique, même de manière superficielle.
La seconde hypothèse est qu'il a mené cette revue de la littérature mais a choisi d'en ignorer les résultats. Là où la première hypothèse s'apparente à une forme de négligence, cette deuxième hypothèse se place clairement dans une forme de manipulation.
Comme je l'écrivais en introduction, je n'ai aucune raison de suspecter une quelconque intention malhonnête de la part de Jancovici. Peut-être y a-t-il d'ailleurs d'autres hypothèses encore que les deux que j'évoque. Il me semble cependant que l'une comme l'autre portent sérieusement atteinte à la crédibilité de Jancovici lorsqu'il parle d'économie et de science économique.
Mais ça n'est pas fini.
Il n'existe pas de prix sans marché. Parler systématiquement prix est donc ilmplicitement supposer que l'économie de marché généralisée est compatible avec le “sauvetage du climat”, alors que la norme et la réglementation - qui ne créent pas de prix explicites - sont d'autres moyens d'orienter nos choix.
Ce passage est un nouveau rappel cinglant de l'inquiétante absence de maîtrise de la littérature scientifique en économie par Jancovici. Je le redis : les défaillances de marché, c'est du niveau lycée. Or, Jancovici semble soit les ignorer, soit ne pas les comprendre. Car la découverte des défaillances de marché a fait émerger une gigantesque littérature scientifique en économie publique pour comprendre comment il est possible de corriger ces défaillances grâce aux… normes et à la réglementation.
Je mentionnais plus tôt les taxes pigouviennes, découvertes en… 1922. Ces taxes, dont les taxes carbone sont une incarnation, montrent qu'il est tout à fait possible d'avoir l'équivalent d'un prix sans marché. Techniquement, une taxe pigouvienne n'est effectivement pas un prix — au sens où sa valeur n'est pas fixée par la rencontre de l'offre et de la demande sur un marché. Mais les résultats des modèles théoriques sont clairs : une taxe carbone optimale a la même valeur qu'un… prix de marché. Pour aller (un peu) vite, cela signifie qu'une taxe carbone et un prix de marché, c'est sensiblement la même chose. Ce résultat se démontre en troisième année de licence d'économie. Il n'a rien de révolutionnaire. Pourquoi Jancovici l'ignore-t-il ?
À ce sujet, l'idée que la réglementation ne serait pas capable de créer des “prix explicites” est là aussi totalement fausse. D'une part, comme je viens de l'expliquer, les taxes carbone, une fois en place, se comportent exactement comme des prix. D'autre part, les marchés des droits à polluer sont, eux, des créations purement réglementaires qui parviennent à faire émerger des… prix, tout à fait similaires dans leur fonctionnement, aux prix d'un marché qui n'aurait pas été explicitement créé par la réglementation.
Plus fondamentalement, l'idée qu'il y aurait une sorte d'incompatibilité indépassable entre le marché et la réglementation illustre encore une fois une inquiétante méconnaissance de la littérature scientifique en économie de l'environnement. Cette littérature scientifique étudie extensivement de nombreuses solutions aux défaillances de marché qui sont généralement à l'origine des problèmes environnementaux : taxes pigouviennes, marchés des droits à polluer, quotas, command and control, réglementation — pour n'en citer que quelques-unes. Encore une fois, ces solutions sont étudiées depuis des décennies — parfois même un siècle. Cette liste de solutions, qui n'est pas exhaustive, montre qu'il n'y a aucune espèce de frontière ni d'opposition, entre marché et réglementation.
On en revient à la question que je posais plus haut : pourquoi faire comme si toutes ces littératures scientifiques n'existaient pas ?
Mais ça n'est pas fini.
Les modèles utilisés par les économistes ne savent pas bien - voire pas du tout - explorer un avenir uniquement modifié par des règlements.
C'est, encore une fois et sans grande surprise, littéralement faux. Là encore, je vous renvoie à toute la littérature sur les corrections des défaillances de marché. “Carbon tax” donne plus de 2700 résultats dans RePEC. “Command and control”, plus de 1100. “Emissions trading” (pour “marchés des droits à polluer”), quasiment 3100. Si vous ne savez pas ce qu'est RePEC : c'est le plus grand dépôt de littérature scientifique en économie au monde, avec plus de trois millions de références.
En d'autres termes : la science économique est parfaitement capable, et depuis des décennies, de faire des prédictions sur les effets environnementaux, sociaux et économiques de modifications purement réglementaires.
Et ayez bien en tête qu'une part substantielle du débat scientifique autour des effets de ces réglementations n'est plus théorique mais empirique. Concrètement, nous disposons de nombreuses données pour mesurer les effets de ces réglementations. Comment un “défenseur de la science” comme Jancovici peut-il ignorer à ce point une littérature scientifique aussi vaste et qui repose sur des méthodes aussi robustes ?
Mais ça n'est pas fini.
Mais qui comprendra que de ne pas parler des règlements vient d'une limite sur les outils des économistes universitaires et non d'une impossibilité de s'en servir dans la vraie vie ?
Cette phrase est un sommet de désinformation scientifique. Si les outils de la science économique avaient les limites que Jancovici prétend qu'ils ont, pourquoi y a-t-il littéralement des dizaines de milliers de travaux scientifiques qui étudient… les “règlements” ? Comme en attestent les données de RePEC que je mentionnais plus tôt.
Soit Jancovici ignore l'existence de ces dizaines de milliers de travaux — et pour un défenseur des sciences, c'est inquiétant. Soit Jancovici n'ignore pas l'existence de ces dizaines de milliers de travaux et n'y prête aucune attention — et pour un défenseur des sciences, c'est encore plus inquiétant.
Ce nouveau rapport demande donc beaucoup de recul pour sa lecture sur la partie “solutions”. Sinon gare aux désillusions…
Je n'ai pas d'avis sur le rapport du GIEC. Par contre, j'en ai un sur la manière dont il faut le commenter. Et mon avis est tranché : lorsque l'on n'a manifestement pas les connaissances disciplinaires pour le commenter, on s'abstient de le commenter.
L'absence de maîtrise de Jancovici de l'économie, de la science économique et de ses outils est manifeste. Je ne suis d'ailleurs pas le premier économiste à la mettre en évidence : son supposément “meilleur modèle macroéconomique du monde” est en réalité un non-sens statistique. Son “explication” de la crise des subprimes par l'énergie est un cas d'école de discours pseudoscientifique. Et sa focalisation sur l'énergie comme explication à tous les phénomènes sociaux des deux derniers siècles est un bel exemple d'explication monocausale — sur laquelle je prendrai le temps de revenir en détail, car il y a là aussi beaucoup à débunker.
L'enjeu climatique est un enjeu trop important pour faire reposer notre débat public sur pareille désinformation scientifique. Lorsqu'un malade est atteint d'une grave maladie, qui voudrait se faire soigner par un médecin qui ignore manifestement tout des bases de la médecine ?
La désinformation scientifique est un grave danger en médecine, elle l'est tout autant face au réchauffement climatique. Et je le redis : je n'ai pas de raison de suspecter que Jancovici diffuse cette désinformation par malhonnêteté. Mais que la désinformation scientifique soit propagée de bonne foi ou par malice ne change rien à sa dangerosité.
Il est temps que des chercheurs, économistes, ingénieurs, sociologues et spécialistes d'autres disciplines encore, bénéficient de l'exposition médiatique dont ils méritent et dont la société a besoin. Le risque de bâtir notre transition écologique sur de la désinformation scientifique est un risque trop irresponsable et trop grand pour que nous le prenions.
À bientôt sur L'Économiste Sceptique,
Olivier
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La science économique comme vous ne l'avez jamais lue. Par Olivier Simard-Casanova, chercheur en économie.

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