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Les sanctions n'expliquent pas complètement l'effondrement économique russe

L'Économiste Sceptique
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L'invasion de l'Ukraine par la Russie a endommagé la “marque Russie” — et sans doute pour des décennies

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L'invasion de l'Ukraine par la Russie a occasionné une pluie de sanctions économiques décidées par les démocraties — parmi lesquelles un gel des avoirs de la banque centrale russe et des sanctions ciblées contre le régime russe. Dans ce numéro, j'aimerais parler d'une autre conséquence économique de la guerre en Ukraine, peut-être plus inattendue mais également dévastatrice pour l'économie russe : le boycott de la Russie par les entreprises privées.
Avant de continuer, un rappel qu'il y a ce soir (10 mars 2022) à 20h la 9ème visioconférence privée sur Zoom. Les visioconférences privées sont l'occasion pour vous et moi d'échanger sur tous les sujets entre nous. Vous trouverez le lien Zoom par ici →
Depuis le début de l'invasion, un certain nombre d'entreprises ont décidé de quitter momentanément ou définitivement le marché russe. On y trouve BP, SAP, Microsoft, Cisco, IBM, Apple, Inditex, McDonalds, IKEA ou encore Starbucks. Le pétrole russe lui-même est devenu difficile à vendre alors même que la demande est forte. Il faut avoir en tête que ces décisions sont indépendantes des sanctions prises par les États : ce sont les entreprises qui ont librement décidé de se retirer. Quelle est la cause de ces boycotts ? Quels sont leurs effets sur l'économie russe ? Combien de temps vont-ils durer ?
L'invasion de l'Ukraine par la Russie est une violation flagrante du droit international. C'est une attaque unilatérale contre un pays souverain qui a (à juste titre) provoqué un outrage international. Les démocraties ont réagi en punissant la Russie à la fois pour l'inciter à stopper l'invasion, pour dissuader d'autres États autoritaires à faire de même (comme la Chine qui fait de moins en moins mystère de son envie de récupérer Taïwan) et à moyen terme, pour affaiblir l'économie russe — et donc la capacité de nuisance de Poutine.
Toutefois, les sondages suggèrent que ces sanctions répondent aussi à l'outrage causé par cette invasion dans les opinions publiques. Cet outrage fait pression sur les dirigeants pour punir la Russie, mais il fait aussi pression sur les entreprises qui seraient tentées de continuer à faire affaire avec la Russie. Il suffit de voir cet extraordinaire communiqué de Shell, qui a dû longuement d'expliquer après avoir reçu une livraison de pétrole russe, pour s'en convaincre.
En d'autres termes, la “marque Russie” est aujourd'hui devenue toxique — et sa toxicité contamine n'importe quelle entreprise ou État qui s'y associe. Y compris les entreprises basées dans l'une démocratie ayant sanctionné la Russie. Ces entreprises répondent donc à cette toxicité en s'éloignant, parfois définitivement, du marché russe.
Par ailleurs, je ne m'interdis pas de penser qu'une partie de ces boycotts sont dues à une sincère prise de position morale de la part de certaines de ces entreprises. Certes, les entreprises sont mues par le profit, mais ça ne veut pas dire que le profit explique l'intégralité de leurs décisions. D'autant que dans le cas présent, les incitations économiques et les incitations morales sont alignées — en faveur d'un boycott.
De mon point de vue, l'effet que ces décisions aura, et parfois ont déjà, sur l'économie russe sera dévastateur. En particulier pour les entreprises qui offrent des services aux entreprises comme Cisco, IBM ou encore Microsoft. Les produits de ces entreprises sont moins “visibles” qu'un iPhone ou un magasin IKEA, mais ces produits sont fondamentaux pour faire fonctionner les organisations — entreprises, associations, État. Qu'ils deviennent soudainement indisponibles en Russie, et possiblement pour une longue période, équivaut à désosser la structure-même de l'économie russe.
Bien sûr, des services équivalents russes pourront émerger. Mais il faudra du temps — dans l'hypothèse, à mon avis optimiste, que ce soit possible. 200.000 russes au moins ont quitté la Russie depuis le début de la guerre : juristes, développeurs, scientifiques, ils quittent le pays à la fois pour fuir la répression et parce que leurs perspectives professionnelles ont implosé sous leurs yeux. Comment l'économie russe parviendra-t-elle à faire émerger des alternatives à ces services essentiels s'il y a une pénurie de main d'œuvre qualifiée pour les mettre au point et les produire ?
Enfin, et contrairement aux sanctions décidées par les États, ces décisions ne sont pas véritablement “négociables” par la Russie. Les démocraties et la Russie peuvent se mettent d'accord pour alléger les sanctions sous réserve que la Russie fasse des concessions. Mais ces démocraties ne pourront pas forcer les entreprises privées à revenir en Russie. C'est d'autant plus vrai que l'instabilité économique dans laquelle la Russie entre, et qui va sans doute durer des années (si ce n'est des décennies), réduit les perspectives économiques. Qui irait faire affaire dans une économie aussi risquée ?
Le risque est d'autant plus grand que l'État russe s'apprête à vraisemblablement violer des règles essentielles du droit des affaires, comme le droit de la propriété privée. Il cherche par exemple à autoriser les compagnies aériennes russes à conserver les avions qu'elles louent auprès de compagnies de location étrangères. Qui voudra faire affaire en Russie s'il est possible de littéralement se faire voler son capital ?
Un dernier facteur de risque est le régime de Poutine lui-même. Depuis qu'il est président, c'est la quatrième fois qu'il piétine le droit international — en Géorgie en 2008, en Ukraine en 2014, en Syrie en 2017 et à nouveau en Ukraine cette année. Il l'a déjà fait quatre fois, pourquoi ne le ferait-il pas une cinquième ? Une sixième ? Il ne fait aucun doute qu'une nouvelle violation du droit international conduirait à nouveau la Russie dans une chute libre économique. Qui voudrait prendre le risque de faire affaire dans un pays susceptible de subir des sanctions catastrophiques tous les cinq ou dix ans ?
Vous l'aurez compris : faire affaire sur le marché russe est devenu un risque économique considérable, et ce risque est sans doute là pour durer. Même un hypothétique changement de régime (comprenez : un renversement de Poutine) ne résoudra sans doute que partiellement le problème : l'invasion de l'Ukraine n'est pas seulement une décision catastrophique de la part de Poutine, elle illustre aussi la faiblesse des institutions politiques russes. Dans une grande mesure, ces institutions survivront à un hypothétique renversement de Poutine. En d'autres termes : un renversement de Poutine ne résoudra pas le problème de fond.
La “marque Russie” est devenue une marque toxique, et tout laisse à croire qu'elle le restera pour un long moment. Et ce même si l'invasion s'arrêtait demain. Entre l'illégalité de l'invasion, le chantage nucléaire et les probables crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine, il sera difficile pour la Russie de retrouver une image acceptable à l'international. Et à cette toxicité s'ajoute les risques que j'ai mentionné plus tôt.
Poutine a profondément endommagé son pays — politiquement, géopolitiquement et, ici, économiquement. Les dommages sont colossaux et il faudra probablement des décennies pour les réparer. Le peuple russe est une seconde victime de l'impérialisme de Poutine.
Si ce numéro de L'Économiste Sceptique vous a été utile pour mieux comprendre cette autre conséquence économique de la guerre en Ukraine et si vous le pouvez, merci encore d'envisager de devenir membre Plus. C'est vous et vous seul·e·s qui me rémunérez pour mon travail sur L'Économiste Sceptique. Merci 🙏🏻
À bientôt pour le prochain numéro,
Olivier
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L'Économiste Sceptique @EcoSceptique

La science économique comme vous ne l'avez jamais lue. Par Olivier Simard-Casanova, chercheur en économie.

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